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Réparations d'appareils électroniques vintage



Réparation d'un juke-box Wurlitzer Superstar 3610 de 1972

Juke Box Wurlitzer Superstar 3610

Arrive mon premier Wurlitzer ! La plus connue des marques de juke-boxes. Un nom prestigieux, certes, mais j'ai déjà connu cela avec Gottlieb pour les flippers. Les leaders du marché se reposent souvent sur leurs lauriers et deviennent parfois trop prétentieux pour se remettre en question. Et dès qu'arrive une nouvelle technologie dans laquelle ils ne croient pas, un challenger apparait, qui les dépasse et les tue ! Voyons voir cela.

Le meuble en imitation bois fait très très classique par rapport aux designs plus modernes de Seeburg de la même époque. Cela ne ressemble déjà pas à une machine pour attirer la jeunesse. En ouvrant, je découvre un agencement propre et aligné avec une jolie couleur crème partout ! Et avec le fameux panier en cercle avec le bras qui fait un large mouvement au moment du transfert. Très belle mécanique, pourquoi cachaient-ils cette belle animation intérieure ? Cela aurait été plus sympa que ce panneau bariolé glauque rouge et noir à l'avant.

Je constate que la mécanique est plus légère mais beaucoup plus "plastique" (fragile ?) que la mécanique équivalente de Rockola. L'état général est bon surtout comparé à son grand frère que je reçois quelques jours plus tard un 3610 dans un état cadavérique (voir ici). Par rapport au modèle 3600, le 3610 n'a qu'un demi panier de 50 disques, machine bridée alors que le volume de la caisse, la mécanique et l'électronique sont quasi les mêmes.

Non, ce n'est pas un effet miroir, mais bien le 3600 et le 3610, dos à dos !

Avant toute tentative d'allumage, contrôle de la terre (coupée comme d'habitude, mais ici c'était dans la fiche !), des fusibles et du pontage de sélection de la tension d'entrée. Je découvre un pont en position 180V ! Une tension qui n'a jamais existée nulle part sur la planète ! Sur quel type de zozo suis-je encore tombé ? Avec mon petit outil pour sortir le cosses rondes, je re-ponte vite sur 240V.

En enlevant le panneau avant, je constate que le zozo l'avait enlevé sans voir ni retirer les petites fiches pour les haut-parleurs de basses et le tube fluorescent … et a évidemment arrachés les fils … Re-outil à cosser ...

Allumage de mon premier Wurlitzer, près à éteindre au moindre bruit, lueur ou odeur suspectes … Switch on et … rien ! Bon, les tensions sont normales et disponibles partout, aucun fusible n'a claqué, c'est déjà pas mal. Par chance le schéma original est présent avec la machine, ça aide, surtout qu'au dos de ce grand parchemin, la séquence d'enchainement des contacts pour tout le cycle est décrite ! Très intéressant, il suffit de commencer par le début : enclenchement du relais "start" s'il y a du crédit. Ah ben déjà il ne s'est pas activé. A la place du boitier BO/AC que je vois sur les photos, je découvre une boîte anonyme à coin arrondi, montée de travers avec 2 fils non d'origine qui se faufilent maladroitement vers le clavier … pas bon signe. J'enlève le capot du relais start et le pousse à la main et là "cloc" au clavier, j'enfonce une sélection et un moteur démarre quelque part puis s'arrête. Le bouton scan fait bien tourner le panier. Je comprends qu'en soulevant une petite languette dans le panier inférieur, on active une sélection et qu'en activant le plongeur du contact d'arrêt du panier à disque, la recherche d'un disque à jouer se fait. Le panier tourne, il s'arrête, le bras de transfert essaie de prendre le disque absent, se lève et bascule, le plateau tourne, le bras de lecture se met en place, je le retiens à la main (pour ne pas abimer l'aiguille sur le caoutchouc du plateau !), amène le bras vers le centre et zou, le transfert retour se réalise, le panier tourne 2 tours et s'arrête !

Pas mal du tout, il reste juste à éliminer les interventions manuelles ! J'enlève tous les relais et nettoie tous les contacts. Je démonte le boîtier qui semble remplacer le gestionnaire de crédit, c'est une roue à cliquets avec bobine et contact. A l'allumage suivant, tout va déjà beaucoup mieux, seule la sélection ne se fait pas. Vu les patins et pistes du panier de sélection, je le dépose, c'est plus facile que je ne pensais : 4 fiches et 3 vis enlevés plus tard, cette belle petite mécanique se retrouve sur ma table de travail. Il reste encore pas mal de vis de la couronne à enlever et surtout la goupille qui fixe bras et bobine de mémorisation sur l'axe de rotation.

Le principe de mémorisation est assez rustique mais astucieux. Lorsque la lettre et le chiffre du disque souhaité sont enfoncés, un circuit matriciel est fermé, le bras d'enregistrement tourne, lorsque le patin de lecture arrive sur le bon plot, la bobine en bout de bras est alimentée et son champ magnétique attire la petite lame qui se trouve en face de la bobine à ce moment-là, la lame se soulève, le disque voulu et sa face sont déterminés. Un 2ème bras, solidaire du panier à disques, commence à tourner, à son extrémité se trouve une tige liée à un contacteur qui survole la couronne de lames. Lorsque la tige arrive sur une lame levée, elle s'accroche et active le contact, le panier s'arrête, le bras de transfert prend le disque du panier qui se trouve devant lui et c'est parti !

La bobine de write-in devant une lame

De base la machine fonctionne, mais je me rends vite compte que certaines sélections ne sont pas prises en compte. C'est forcément un problème de clavier et je commence par vaporiser du "contact cleaner". Cela a l'air d'aller mieux, mais beaucoup de sélections manquent encore à l'appel. En étudiant le schéma je me rends compte que les contacts sont en série pour chaque banque (Lettres ou Chiffres) et que pour avoir un signal sur la dernière lettre, les contacts de toutes les lettres en amont doivent être fermés ! En mesurant, je me rends compte qu'à la 3ème lettre le signal est interrompu, en regardant de plus près, je vois d'ailleurs que la patte de contact a disparu ! Sur internet quelqu'un explique qu'il soude un fil de cuivre sur tous ces contacts pour garantir un signal de départ sûr à chaque poussoir. D'ailleurs cette opération a été réalisée sur le frère jumeau. Je me demande quand même pourquoi Wurlitzer a mis en place ce câblage en série peu fiable au moment du design ? La seule explication que je trouve est que c'était sans doute pour éviter de faire 2 sélections en appuyant sur 2 boutons en même temps, ce qui aurait été financièrement très intéressant pour les clients (2 disques pour le prix d'un !). Mais comme mécaniquement il est déjà impossible d'enfoncer 2 boutons simultanément, le risque est inexistant. Le clavier est vraiment en mauvais état, car à chaque patin que je touche à peine le frotteur en cuivre tombe ! Ce type de contacteur est très difficile à trouver, d'occasion c'est peine perdue car ils sont sans doute tous dans le même état et neuf, c'est quasi introuvable et à quel prix. Le démonter est impossible également, le bloc est serti et je sens bien que tous les patins tomberaient comme des mouches, et je n'ose même pas imaginer comment remonter le bloc par après ! Je soude dons un fil de cuivre dénudé sur toutes les pattes d'entrées des contacts. Je fabrique de petites lames de cuivre à partir d'un fil de 1,5 mm2 que je martèle, je plie les bouts et les soude sur ce qui reste des petits patins … et ça marche ! J'ai à nouveau un contact à peu près fiable sur l'ensemble des 2 blocs lettres et chiffres, ouf !

Vue des fils soudés et d'un contact refait avec un fil de cuivre aplati

Bon le write-in (mémorisation) fonctionne, mais au fil des disques, le read-out (lecture de sélection) ne fonctionne pas toujours. Le manuel est bien fait tant au niveau des réglages que de l'aide au dépannage. Il me suffit de régler les vis de placement de la tige qui s'accroche sur les lames sélectionnées pour que la sélection devienne fiable.

Je remets vite fait des ampoules pour la fenêtre d'affichage de crédit disponible, ce sont de petites sphères bi-pin, j'en ai obtenu dans des stocks Seeburg. Elles s'allument, mais bien trop faiblement. Il me faudra chercher un petit moment pour comprendre qu'il existe aussi 2 modèles avec la même forme : des 14,5v (GE#19) et 6,3V (GE#12) ! Seeburg utilise les 14,5V et Wurlitzer les 6,3 V ! Argh, c'est fatiguant tous ces sockets et tensions différentes. En plus elles coûtent des fortunes. Des 555 renforcées avec 2 bouts de fil feront l'affaire.

Je ne vois qu'une seule courroie d'entrainement de la platine alors qu'il y en a 2 de prévue par design. Comme le frère jumeau n'en plus aucune, j'en commande 4 neuves. Le bras ne pose pas l'aiguille au début du disque, mais comme tout est réglable et bien expliqué, c'est un jeu d'enfant de faire descendre l'aiguille un peu plus au bord du disque.

Je remonte les 2 tubes fluorescents, mais ils démarrent difficilement, car je l'ai câblé en 240V pour qu'il soit légèrement sous-alimenté (car j'ai du 230V à la prise), mais du coup les tubes qui sont alimentés par un secondaire qui donne toujours du 115V, sont également sous-alimentés, on tombe parfois en dessous des 100V. Le ballast est content mais le starter 240V et le tube (qui a besoin de minimum 80V) ont un peu du mal, mais après quelques clignotements, ils s'allument néanmoins.

La mécanique Wurlitzer en action !

Quel son !

Dans la partie audio, je désactive le moteur de télécommande en enlevant l'axe de transmission et je décrasse le potentiomètre, mais rien n'y fait les est affreux ! Des basses, oui, mais creuses, et des aigües non naturelles, criardes et fatigantes. Et en plus il fait des craquements du plus mauvais effet. La machine est invendable avec un son pareil.

Je vérifie tout une série de choses : cellule céramique Astatic #133, câblage OK, connections haut-parleurs OK, haut-parleurs OK (testés sur un autre ampli), je remplace les condensateurs de filtrage des tweeters. Un détail m'intrigue, les haut-parleurs supérieurs sont fermés à l'arrière, tous les haut-parleurs de ce type que j'ai entendus m'ont toujours semblés "aigres" et désagréables. Je constate que ceux du frère jumeau ont bien le même diamètre mais sont ouverts à l'arrière, gage de meilleure réponse dans les médiums. Cela ne me coute rien de les échanger et de fait le son est déjà meilleur, mais ce n'est pas encore suffisant. Au passage je constate que les H-P fermés font 12 ohms et les H-P ouverts font 4 ohms. Les condensateurs de filtrage font 8 µF dans les 2 machines, bizarre, bizarre.

Je me rends compte que l'ampli fonctionne avec des transistors de puissance au germanium, sensibles et introuvables ! Il va falloir être prudent. A part remplacer les condensateurs de filtrage d'alimentation, je ne vois pas trop quoi faire d'autre. Je vérifie les tensions de polarisation des transistors de puissance (bias), elles sont bonnes.

Je trouve un article sur internet qui décrit le même souci avec "les cellules céramiques réputées pour leurs sons criards et moches alors que les cellules magnétiques donnent des sons tellement plus agréables et chauds". Je remarque que le frère jumeau possède une cellule totalement différente de marque Philips. Je la démonte et l'installe à la place de l'Astatic. La cellule Philips est beaucoup plus haute et l'installation n'est pas si simple, les vis sont différentes, la connexion des 4 fils aussi, délicate affaire. Finalement je démarre, et l'aiguille ne se pose pas sur le disque elle flotte au-dessus ! Normal, les fins fils dépassent en dessous du bras et pose sur le bras de transfert ! Je les rassemble délicatement sous le bras de lecture pour ne plus gêner et relance une sélection. Et là, c'est magique, dès les première notes j'entends un son … parfait ! Rondeur des basses, netteté sans fatigue des aigües, présence de médiums, équilibre général, plus de craquements, un vrai délice ! Ouf ! En fait la cellule Phillips est toujours une céramique très classique de type GP215. Donc l'Astatic a un défaut majeur.

Au niveau de l'affichage du numéro de disque en cours de jeu, autant Seeburg a un beau tableau apparent avec de jolis chiffres rouges qui défilent en faisant une petite animation, autant Wurlitzer a fait un truc minimaliste. Au milieu de la planche des titres de disques, il y a une toute petite fenêtre de 2 cm sur 1 cm, qu'il faut regarder de près, elle permet de voir l'étiquette de position du disque sur le carrousel via un miroir éclairé ! Il y a même une petite lame commandée par une bobine pour masquer le chiffre pair ou impair qui n'est pas pris (impairs = face A, pairs = faces B) ! Techniquement astucieux, mais peu visible et attirant …

Et voilà mon premier Wurlitzer ressuscité, il va sans dire que ce type de machine était déjà réservé depuis le premier jour et son futur propriétaire l'attendait avec impatience.

Quelques photos

(CS juin 2016)